REUNION DE LA SOUS-COMMISSION THEOLOGIQUE
ANGLICANO-ORTHODOXE
A RYMNIC-VYLCIU EN ROUMANIE
(9-13 juillet 1974)
par l'Archevêque Basile (Krivocheine)
La session de la Sous-Commission théologique anglicano-orthodoxe à Rymnic-Vylciu en Roumanie a eu lieu en vertu de la décision de la Commission théologique anglicano-orthodoxe qui s'était réunie en juillet 1973 à Oxford. Cette Commission a décidé de constituer trois sous-commissions, en assignant à chacune un thème particulier à étudier, notamment :
1 ) Révélation et Inspiration dans l'Ecriture Sainte ;
2) Eglise comme communauté eucharistique ;
3) Autorité des Conciles Œcuméniques.
Ces sous-commissions devaient se réunir en 1974 et 1975 afin de présenter les résultats de leurs travaux à la réunion plénière de la Commission en 1976. En effet, les trois sous-commissions se sont rencontrées durant l'année courante, notamment la Sous-commission « Révélation et Inspiration dans l'Ecriture Sainte » en Crète les l-6 juillet (président orthodoxe : le métropolite Stylianos de Mélitopolis) ; Sous-commission « Eglise comme communauté eucharistique » les 7-12 juillet à New York (président orthodoxe : l'archevêque Athénagoras de Thyateira) ; Sous-commission « Autorité des Conciles Œcuméniques » à Rymnic-Vylciu, en Roumanie, les 9-13 juillet (président orthodoxe : l'archevêque Basile de Bruxelles et de Belgique). A chacune de ces Sous-commissions participaient à peu près cinq membres du côté orthodoxe et anglican, c'est-à-dire en tout dix membres sans compter les secrétaires.
Les travaux de la Sous-commission devant commencer le 9 juillet dans la soirée, ses membres arrivèrent à Bucarest la veille ou le jour même et furent invités à loger au Palais Patriarcal, beau et vaste bâtiment ancien, bien modernisé pour recevoir des hôtes. Notons ici que durant notre séjour en Roumanie, nous n'avons jamais eu besoin de nous arrêter dans des hôtels ou de manger dans des restaurants, le Patriarcat de Roumanie possédant suffisamment de locaux ecclésiastiques (résidences épiscopales, monastères, etc..) pour y offrir l'hospitalité entière à ses invités et qui sont tous desservis par un personnel monastique (des religieuses pour la plupart), chose qui montre la situation relativement favorable dans laquelle se trouve l'Eglise de Roumanie en comparaison aux autres pays de l'Est de l'Europe. Nous avons profité de notre court séjour à Bucarest pour visiter la cathédrale et quelques autres églises de la capitale (il y en a 320 en tout), les ateliers et l'imprimerie patriarcale avec ses machines ouest-allemandes. Le lendemain, 9 juillet, vers six heures de l'après-midi nous partîmes tous en autocar pour Rymnic-Vylciu, à 180 kilomètres à l'ouest de Bucarest où nous arrivâmes lorsqu'il faisait déjà nuit. Pendant le voyage une moniale roumaine et le professeur Kaloguirou de Salonique nous chantaient les vêpres. Comme il était déjà tard et que nous étions fatigués du voyage, on se borna au souper et aux conversations plus ou moins théologiques amicales, en remettant le commencement de nos travaux au lendemain.
Nous étions les hôtes de Monseigneur Joseph, évêque de Rymnic et d'Arges, dans la résidence duquel la session de notre Sous-commission devait avoir lieu. Cette résidence épiscopale se trouve dans un monastère, un peu hors de la ville de Rymnic, dans un site d'une grande beauté. Elle constitue un complexe de bâtiments avec sa cathédrale et plusieurs autres églises, le palais de l'évêque, des ateliers d'objets de culte et une hôtellerie monastique. C'est là que nous résidions et où nous tenions nos réunions de travail. Le matin donc du 10 juillet, nous nous rendîmes à la cathédrale et priâmes à la Divine Liturgie. Pour les autres jours, Monseigneur Joseph nous a prêté sa chapelle épiscopale où nous célébrions des offices religieux, un jour les anglicans, un autre les orthodoxes. C'est ainsi en tout cas qu'on en a décidé, mais en réalité il n'y a eu durant la session que deux liturgies orthodoxes : le premier jour à la cathédrale, comme nous venons de le dire, et le 12 juillet à la chapelle. Tous les autres jours c'était les anglicans qui officiaient : le matin un office eucharistique précédé de matines (30-40 minutes en tout) et le soir les vêpres (un quart d'heure à peu près). Il va sans dire qu'il n'y eu ni concélébration ni intercommunion entre les orthodoxes et les anglicans, mais on priait ensemble. Et si la liturgie orthodoxe n'a été célébrée qu'une seule fois par les membres de la Sous-commission (à la cathédrale, ce n'était pas nous qui avions célébré), le fait s'explique principalement par des raisons « techniques » : même avec le maximum de bonne volonté, il est difficile de réduire la liturgie orthodoxe à moins d'une heure, une heure et demie, ce qui — paraît-il — bouleverserait tout le programme des travaux de la Conférence, tandis que la messe anglicane ne dure qu'une demi-heure.
Après la prière et le petit-déjeuner, nous commençâmes nos travaux dans une des salles de notre hôtellerie. Notre Sous-commission se composait des membres suivants :
A) Côté orthodoxe :
1. Archevêque Basile, de Bruxelles et de Belgique (Patriarcat de Moscou et Eglise de Pologne), président orthodoxe ;
2. Métropolite Jean de Helsinki (Eglise autonome de Finlande) ;
3. Archiprêtre Jean Romanidis (Eglise de Grèce et Patriarcat d'Antioche) ;
4. Prêtre Lucian Gafton (Patriarcat de Roumanie), curé de la paroisse roumaine de Londres ;
5. Professeur J. Kaloguirou (Eglise de Grèce).
B) Côté anglican :
1. Robert Runcie, évêque de Saint-Albans, président anglican ;
2. John Satterthwaite, évêque de Fulham et de Gibraltar ;
3. A.M. Allchin, chanoine de Canterbury ;
4. Révérend M. Santer de Cambridge ;
5. Chanoine E. Every de Jérusalem.
En plus, deux secrétaires : Remus Rus, roumain, et l'américain John Backus.
C'est-à-dire que notre Sous-Commission était au complet, il ne manquait personne. En conformité avec le programme, approuvé la veille pendant le souper, nous commençâmes à 9 h. 30. Nous ne donnerons pas ici tous les détails de la séance, pour ne pas répéter le contenu des procès-verbaux et le texte des exposés que nous publions ci-joint, en nous bornant à indiquer seulement les moments les plus caractéristiques. Dans son discours inaugural, l'évêque Runcie de Saint-Albans nous informa sur la récente session de la Sous-commission « Révélation et Inspiration dans l'Ecriture Sainte » et nous lut les cinq points de l'entente auxquels on y est parvenu (appelés, je ne sais pas pourquoi, « axiomes »). Il posa la question s'il nous fallait avoir comme but d'arriver à des « ententes » semblables ou bien, dans le stade présent de nos travaux, se limiter à une étude des problèmes. Puis il mit en avant la question du Filioque et mentionna les exposés existants anglicans sur ce thème. « La question du Filioque est posée maintenant par l'Eglise anglicane », dit-il, « les discussions à notre dernier synode en témoignent, mais nous sommes chagrinés et surpris que de la part des orthodoxes contemporains il y a peu d'intérêt pour cette question. Ceci contredit toute la tradition séculaire orthodoxe... Plus encore, il existe des orthodoxes qui disent que le Filioque a perdu toute importance et qu'il ne vaut pas la peine qu'on en discute. Nous, les anglicans, attendons une initiative de l'Eglise orthodoxe dans cette question ».
La réponse de l'archevêque Basile pourrait être résumée ainsi : les orthodoxes saluent entièrement la renaissance de l'intérêt pour le Filioque chez les anglicans ; pour les orthodoxes c'est la question centrale dans leurs contacts avec les églises occidentales, mais en ce moment, à la session présente de notre Sous-commission, nous ne pouvons pas discuter sur le Filioque en profondeur, historiquement et dogmatiquement, nous n'avons pas préparé d'exposés et nous ne sommes pas mandatés pour une telle discussion. Néanmoins nous sommes prêts à écouter toute information sur l'état de cette question dans l'anglicanisme de nos jours. Et dans l'avenir, nous serons heureux de discuter sur le Filioque dans son essence.
On décida ensuite que nos travaux commenceront par la lecture de deux exposés orthodoxes, celui du métropolite Jean de Helsinki et de l'archevêque Basile de Bruxelles, leur discussion et puis la lecture et la discussion des exposés anglicans correspondants.
A 11 heures, il y a eu une interruption de nos travaux et nous nous rendîmes en procession solennelle saluer l'évêque Joseph à sa résidence épiscopale. Beau bâtiment avec des portraits des évêques anciens et modernes et, évidemment, comme c'est le cas pour toutes les institutions ecclésiastiques en Roumanie, la photo de Ceacescu, jeune, souriant, paternaliste. L'évêque Joseph, un vieillard plein d'énergie (il aime à dire qu'il a cent ans, mais ceux qui le connaissent assurent qu'il n'a que soixante-dix-huit ans, un bel âge en tout cas) nous reçoit tous, mais particulièrement les anglicans qu'il semble aimer spécialement, avec grande amabilité et amour fraternel. On prend une tasse traditionnelle de café turc, on reçoit des cadeaux et on échange des discours. L'évêque Joseph exprime sa joie de recevoir chez lui les éminents représentants de l'Eglise anglicane, l'évêque de Saint-Albans parle de l'amitié fraternelle de longue date entre les églises anglicane et roumaine, tandis que l'archevêque Basile dit combien il est heureux de se trouver dans un pays orthodoxe parmi le peuple pieux de Roumanie.
Après l'interruption, la séance recommence. On lit d'abord l'exposé du métropolite Jean de Helsinki sur « L'autorité des Conciles Œcuméniques » (voir son texte dans le numéro présent). Sans vouloir entrer dans un examen détaillé de son contenu, nous pouvons dire que cet exposé avec son insistance sur l'inspiration divine des Conciles Œcuméniques, l'inaltérabilité de toutes leurs décisions dogmatiques et canonques (la distinction même entre les décisions dogmatiques et canoniques n'a, selon le métropolite Jean, aucun fondement dans la tradition conciliaire), avec sa conception des Conciles Œcuméniques comme constituant un tout indivisible, tout ceci, d'une manière générale, est parfaitement juste et irréprochable du point de vue orthodoxe. On pourrait dire seulement que la réalité historique est souvent plus complexe et plus nuancée que ces schémas théologiques justes en eux-mêmes. On pouvait donc s'attendre que dans les discussions qui ont suivies, les anglicans nous posent des questions sur l'unité et la diversité, l'essentiel et le non essentiel, les dogmes et la discipline ecclésiastique. Et en réalité, ils citaient des exemples de pareille diversité, licite en théologie, dans les discussions et les accords entre Saint Cyrille d'Alexandrie et Jean d'An-tioche. Le R.P. Romanidis, intervenant dans la discussion, déclara que c'est seulement les empereurs qui ont le droit de convoquer les Conciles Œcuméniques car, selon lui, les Conciles Œcuméniques ont remplacé le sénat romain qui se réunissait autour de l'empereur. Une affirmation pareille provoque l'étonnement des anglicans qui posent la question, si les orthodoxes croient possible la convocation d'un Concile Œcuménique quand il n'y a plus d'empereur orthodoxe. L'archevêque Basile fut donc obligé de répondre au P. Romanidis que ce n'est pas les empereurs qui convoquent les Conciles, mais l'Esprit Saint quand une nécessité vitale de l'Eglise le demande.
Les discussions sur l'exposé du métropolite Jean continuèrent durant l'après-midi, après quoi l'archevêque Basile lût à son tour son exposé sur les Conciles Œcuméniques. A vrai dire c'était moins un exposé que des notes complémentaires à l'exposé du métropolite Jean. Sans contester aucunement les thèses fondamentales du métropolite Jean, l'archevêque Basile a voulu montrer sur des exemples historiques concrets comment les Conciles Œcuméniques complétaient, interprétaient, modifiaient même les décisions des conciles précédents, tout en conservant une fidélité entière à leur esprit et foi, quels sont les signes caractéristiques des Conciles Œcuméniques, la relation de leurs décisions avec la Sainte Ecriture, le caractère charismatique des Conciles Œcuméniques, etc.. (Texte de cet exposé dans ce numéro). Dans les discussions qui ont suivies, les anglicans posaient la question de la possibilité d'exprimer la doctrine des Conciles, en particulier du VIP Concile sur la vénération des images, dans un langage compréhensible pour un homme moderne. Le chanoine Every dit que les divergences quant à la compréhension de l'Ecriture sont non seulement admissibles, mais peuvent être un fait positif. L'Archevêque Basile donna la réponse que chez les orthodoxes l'Ecriture est comprise comme faisant part d'une source unique de tradition ecclésiastique qui inclut en lui la Sainte Ecriture. L'Eglise, selon Saint Irénée, possède « le charisme certain de la vérité ». Le P. Romanidis insistait sur le caractère symbolique de l'Ecriture, accessible seulement aux saints. L'Archevêque Basile fit la remarque que dans la conception patristique l'Evangile est avant tout un récit des témoins oculaires des œuvres salvatrices de Dieu, mais que l'historicité n'épuise pas leur contenu. Ce n'est pas seulement 1' « histoire » mais aussi une « méta-histoire ». Quant aux anglicans, ils s'intéressaient surtout aux exemples concrets de l'application dans la vie de l'Eglise des principes théologiques orthodoxes. La séance se termina vers 19 heures, après quoi nous allâmes tous aux vêpres anglicanes. Elles durèrent vingt minutes. Suivit le souper, avec son échange d'opinions, vivant et amical.
La journée suivante, le 11 juillet, commença à 7 h. 45 par le service eucharistique anglican (durée une demi-heure) auquel tous les anglicans communièrent et les orthodoxes étaient présents. La séance commença à l'heure habituelle, à 9 h. 30, par la lecture de l'exposé du professeur Henry Chadwick. On pourrait dire que sa pensée principale était que la reconnaissance des conciles comme œcuméniques se produisit lentement et graduellement, en particulier en ce qui concerne le Ve Concile en Occident. Quant au VIP Concile, une longue opposition a existé contre lui en Occident, il fut même rejeté au commencement, à cause d'une information inexacte, il est vrai. Cette attitude réservée a été héritée par l'Eglise anglicane. En général, dans la théologie anglicane prédomine l'opinion que tout l'essentiel dans le domaine de la triadologie et christologie a déjà été dit aux premiers quatre conciles, de sorte que les conciles ultérieurs ont une importance secondaire. Cette attitude réservée envers les conciles postérieurs, le VIP en particulier, peut être expliquée aussi par la réaction historique de la part de l'anglicanisme contre le catholicisme romain médiéval. Pendant la discussion qui suivit, le professeur Kaloguirou demanda si le jeûne existe dans l'Eglise anglicane. Il reçu la réponse : « En théorie oui, en pratique non ».
Dans l'après-midi, nous faisons un pèlerinage au monastère féminin Hurezu, à 40 kilomètres environ de Rymnik. Il y a soixante moniales. On nous reçoit au son des cloches. Nous allons à l'église, visitons le musée des icônes et autres objets de culte. Malheureusement, il n'y reste que des objets secondaires, tout ce qui avait de la valeur a été pris par l'Etat et se trouve au Musée d'Art à Bucarest. Nous retournons à Rymnic pour la séance du soir. On lit l'exposé du chanoine A.M. Allchin sur le VIP Concile Œcuménique dans l'anglicanisme. Un très bon exposé, mais la situation de l'orateur n'est pas facile. Il ne peut évidemment pas cacher que la Conférence de Lambeth en 1888 a non seulement rejeté le VIIe Concile, mais a considéré que l'attachement des orthodoxes à ce Concile constitue un obstacle pour un rapprochement entre ces derniers et les anglicans. Le chanoine Allchin croit cependant que depuis lors beaucoup de choses ont changé dans l'anglicanisme et que les anglicans comprennent maintenant mieux la théologie de l'Incarnation qui se trouve derrière la vénération des icônes. Le culte des icônes exprime la foi des chrétiens dans la transfiguration de la matière au service du monde et dans l'unité psychosomatique de l'homme. L'évêque Runcie qualifie d' « anachronisme » la décision « iconoclaste » de la Conférence de Lambeth. « Maintenant Lambeth n'aurait pas fait cela », assure-t-il.
La journée suivante, le 12 juillet, commença par la Divine liturgie orthodoxe, célébrés dans la chapelle de l'évêque Joseph par l'archevêque Basile avec le P. Romanidis et un diacre roumain. Le professeur Kaloguirou chantait. L'évêque Joseph se tenait avec grande majesté à sa place pontificale et priait. On célébrait et chantait en slavon, en roumain et en grec. Après la liturgie, nos travaux reprirent. Nous ne reproduirons pas en détail la discussion qui a eu lieu, ceci est partiellement fait dans les procès-verbaux ci-joint. Notons seulement que les orthodoxes tâchaient, en connection avec la vénération des images, de donner une plus profonde compréhension de la vie spirituelle orthodoxe, de la tradition orthodoxe en général. Ainsi l'archevêque Basile, répondant à la question des anglicans, s'il existe des courants différents dans la spiritualité orthodoxe, dit que l'unité intérieure profonde de la vie spirituelle orthodoxe n'exclut pas que dans cette unité on peut certainement distinguer des courants et des nuances différents. Ainsi, ensemble avec le courant liturgique où la vie spirituelle est centrée sur les sacrements, en particulier sur le sacrement de l'Eucharistie (on peut considérer Nicolas Cabasilas comme le plus remarquable représentant de cette « mystique sacramentelle »), il existe une autre tendance « hésychaste » où on trouve au centre la « prière mentale du cœur », en particulier la prière à Jésus, et où est souligné le caractère non imaginatif de la prière quand l'intellect se concentre dans le cœur. Chez d'autres grands représentants de la spiritualité orthodoxe, comme, par exemple, St Macaire et en particulier St Syméon le Nouveau Théologien, on insiste sur le caractère conscient et sensible de l'expérience mystique, la vision de lumière. St Grégoire Palamas a réussit à synthétiser tous ces courants et les fonder théologiquement. Ces afirmations, conformes à l'histoire, nous supposons, déplurent au P. Romanidis qui riposta que tout ce qui a été dit sur la prière « non imaginative » a été inventé par les russes ! On fut obligé de lui répondre que c'est juste le contraire. Ce sont les grecs, Grégoire le Sinaïte, Grégoire Palamas et d'autres moines athonites, théoriciens de la prière dite « scientifique », tous grecs, qui parlent en abondance de la prière « non imaginative », tandis que chez les russes ce thème est moins développé. Les anglicans furent vivement intéressés par cette discussion et exprimèrent le désir que la question de l'unité et de la diversité de la vie spirituelle orthodoxe soit plus amplement étudiée et discutée à nos rencontres futures. Ce n'est pas cependant l'intérêt principal des anglicans, mais comment faire la tradition ecclésiastique compréhensible aux hommes modernes, comment réexprimer les termes bibliques et patristiques en conceptions de notre époque.
La séance du 13 juillet fut consacrée à l'élaboration et à l'approbation du communiqué de notre réunion et de ses six paragraphes supplémentaires qui serviront de base à notre travail ultérieur (publiés dans ce numéro). En général prévalut la tendance de ne pas chercher à formuler des « accords » quelconques, souvent prématurés, mais d'indiquer des questions qu'on devrait discuter ensemble. Ainsi se termina la partie de travail de notre réunion. Le soir arriva à Rymnic Sa Béatitude le patriarche Justinien, accompagné d'une suite nombreuse et accueilli aux sons des cloches du monastère. En même temps arriva le vice-président du Conseil pour la religion. Des discours furent prononcés pendant le souper. Le premier, comme d'habitude, prit la parole l'évêque de Saint-Albans, Robert Runcie. Il parla de l'amitié entre les roumains et les anglais et que nous, chrétiens, sommes des « constructeurs des ponts » entre les nations. L'archevêque Basile jugea nécessaire de dire aussi quelques mots en insistant de nouveau combien il était heureux de se trouver dans un pays orthodoxe, parmi le peuple pieux de Roumanie, constater qu'il y a tant d'églises et surtout de monastères qui sont ouverts. Ce fait, et en particulier l'existence des nombreux monastères qui fonctionnent, témoignent de la situation favorable de l'Eglise Orthodoxe Roumaine. Le monachisme constitue le lien spirituel entre l'Eglise Russe et l'Eglise Roumaine, c'est le staretz Païssy Velitchkovsky qui nous unit, lui qui a eu une telle influence sur la vie spirituelle en Roumanie et en Russie. Dieu fasse que cette unité fraternelle entre nos deux Eglises continue à se fortifier et à se développer, car c'est seulement l'Orthodoxie unie qui peut fructueusement et avec succès mener un dialogue avec les hétérodoxes au nom de l'unité chrétienne. Un discours étrange fut prononcé après ceci par le P. Romanidis : « La vraie Roumanie (dérivée du mot « Rome ») ce n'est pas ici, la vraie Roumanie c'est l'empire Byzantin et en particulier l'Asie Mineure où sont nés mes parents et mes aïeux, ici c'est la petite Roumanie ». (Cette partie du discours du P. Romanidis a fortement déplu aux Roumains). « Cependant », continuait le P. Romanidis, « il existait dans l'antiquité cinq patriarcats, quatre grecs et un latin. Le patriarcat latin, Rome, a fait défection, mais à sa place entra dans la pentarchie des patriarcats un autre patriarcat latin, le roumain. Ainsi, l'ordre ancien est rétabli : quatre patriarcats grecs et un latin ». Chose étonnante, ce discours a plu, dans sa seconde partie évidemment, aux roumains. « Cette pensée doit être étudiée, il faut que nous en parlions encore », a dit le patriarche à Romanidis. Mais l'archevêque Basile fit la remarque à ce dernier : « Et où est-ce que vous avez mis l'Eglise Russe ? Car vous devez savoir que c'est le Patriarcat de Moscou et non l'Eglise roumaine qui a été inclu, par décision du concile des patriarches orientaux, dans la pentarchie des patriarcats ». Le représentant du Conseil pour les religions a pris la parole ensuite : « Selon la constitution en Roumanie, toutes les religions sont égales, nous n'avons pas de confessions privilégiées, mais en réalité chez nous c'est certainement l'Eglise Orthodoxe Roumaine qui occuppe la première place, car nous nous souvenons qu'elle a été étroitement liée à toute l'histoire du peuple roumain, a lutté pour son indépendance et sa liberté ». Le patriarche a parlé le dernier. Dans son discours on pouvait sentir une certaine amertume du fait que les autres églises orthodoxes n'approuvèrent pas les accords anglicano-roumain de Bucarest des années 1935-1936, quand les anglicans et les roumains se sont si merveilleusement entendus entre eux sur presque toutes les questions, tandis que d'autres églises ne les prennent pas en considération, comme s'ils n'ont jamais existé. « Un proverbe roumain dit », remarqua le patriarche, « Si tu veux enterrer une affaire, donne-là à une commission ». Ainsi maintenant, vous vous êtes réunis en qualité de commission pour rencontrer les anglicans, c'est très bien, je vous souhaite du succès, mais si vos travaux ne sont pas réalisés dans la vie, mais restent dans vos archives, comme les décisions de Bucarest en 1935, je n'y vois pas beaucoup de sens ».
Le lendemain, 14 juillet, nous partîmes de bon matin en autocar pour Sibiou, capitale de la Transylvanie, « assister », comme on nous a dit, à la Divine Liturgie à la cathédrale. Le temps était splendide, une grande chaleur, le paysage d'une rare beauté. En route, nous avons visité un monastère ancien, classé comme monument historique, mais qui est une église en fonction en même temps. On chantait les matines, pas mal de monde priait, un moine montrait l'église et donnait des explications aux visiteurs. Arrivés à Sibiou après un voyage de deux heures, nous nous rendîmes d'abord à la résidence du métropolite Nicolas et de là à la cathédrale. Un évêque auxiliaire célébrait la Divine Liturgie. La cathédrale était pleine, trois mille personnes environ, dont à peu près 40 % étaient des hommes, choses qu'on ne voit pas partout dans les pays de l'Est. Après la liturgie, le métropolite Nicolas nous adressa des mots de bienveillance, puis l'évêque de Saint Albans prit la parole. Il parla des travaux de notre Sous-commission, de l'Eglise anglicane, de l'amitié entre les anglais et les roumains. Après lui parla l'archevêque Basile : « Quand je suis arrivé à Mont Athos », dit-il, « il y a déjà presque cinquante ans, on disait communément parmi les moines de différentes nationalités orthodoxes qui y habitaient, que c'étaient les moines roumains qui occupaient la première place quant à leur ascétisme et spiritualité. Je ne voudrais pas discuter le bien fondé de cette opinion, à mon avis les moines grecs et russes ne leur cédaient pas, car nous tous formons une seule famille orthodoxe et c'est dans cette unité que consiste notre force. Je dirai seulement : en me trouvant maintenant parmi vous dans cette cathédrale, je vois qu'après tant d'années et malgré toutes les épreuves historiques, la piété du peuple orthodoxe roumain s'est non seulement conservée, mais fleurit plus que jamais ». Après la liturgie un dîner a eut lieu chez le métropolite Nicolas, suivi par la visite au séminaire où étudient et se préparent à la prêtrise mille élèves, malheureusement tous en vacances. Nous fîmes après, ensemble avec le métropolite, une excursion à un village où se trouve une ancienne église et près d'elle un musée d'art religieux populaire (icônes sur émail). La population, avec le curé du village en tête, nous a accueilli dans des costumes nationaux. Tard dans la nuit nous sommes rentrés en autocar à Bucarest où nous nous sommes de nouveau arrêtés au Palais Patriarcal.
Ainsi se terminèrent les travaux de notre Sous-commission. En essayant d'en faire un bilan, nous pouvons dire que les discussions théologiques qui y eurent lieu ont été menées sur un niveau suffisamment élevé et étaient d'une manière générale intéressantes. De pareils contacts ont certainement leur sens et doivent être continués. Mais il est difficile d'attendre de ces discussions des résultats pratiques, nous voulons dire l'acceptation des décisions d'ordre général. Ceci d'ailleurs surpasserait la compétence des Sous-commissions. Peut-être c'est même mieux que de prendre, comme à Bucarest en 1935, des décisions mortes-nées (des « avortons théologiques »). Quant aux perspectives réelles d'une union avec les anglicans, on peut en juger par le fait suivant : tandis qu'à Rymnic les représentants de l'anglicanisme exprimaient avec une entière sincérité, j'en suis sûr, des opinions théologiques proches de l'Orthodoxie, aux Etats-Unis, comme écrivent les journaux, un évêque épiscopalien (c'est-à-dire anglican des Etats-Unis) a ordonné comme prêtres pendant une seule liturgie cinq femmes. C'est vrai, il l'a fait de sa propre initiative, les autres évêques ne l'approuvent pas, mais ceci témoigne seulement du manque d'unité dans l'Eglise anglicane et dans son épiscopat. Telle est la vie réelle et nos rencontres théologiques, si intéressants et importants que soient les thèmes qu'on y discute ou on a l'intention de discuter (le Filioque avant tout) ne paraissent pas beaucoup changer à l'état des choses existant.
Archevêque BASILE.